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Contre Xavier Darcos, la désobéissance fait école

Enseignants et parents utilisent de nouvelles formes de protestation.

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VÉRONIQUE SOULÉ

«Les premiers jours, on dormait dans une salle au rez-de-chaussée. On craignait une incursion de jeunes du quartier ou d’autres. Comme c’est la première fois que l’on campe comme ça, on ne savait pas bien. En fait, tout est tranquille. Alors on s’est installé au premier dans des salles plus confortables. Et on dort mieux, il faut être en forme pour nos cours le lendemain» : Christophe Rivière, professeur de maths au lycée Albert-Einstein de Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne, s’apprêtait lundi soir à passer la nuit sur place avec une quinzaine d’enseignants et des parents d’élèves. Une quarantaine de professeurs, sur 90 au total, sont engagés dans le mouvement. Depuis le 1er décembre, ils dorment à tour de rôle dans le lycée. Les matelas sont entassés dans un coin de la salle des profs. Chacun apporte son duvet et sa nourriture. Et le matin dès 8 heures, il n’y a plus trace de rien : on enlève même la banderole «Lycée occupé» de la façade.

Les enseignants entendent ainsi protester contre la réforme du lycée faite, selon eux, sans concertation, dans la précipitation et qui, sous couvert de visées pédagogiques, permet surtout de supprimer des postes. Lundi soir, ils faisaient la liste de toutes les questions restées sans réponse qui leur font craindre le pire. «On entend tout sur les modules semestriels [une quinzaine d’options que les élèves vont avoir en seconde, ndlr] : "L’élève va-t-il pouvoir poursuivre au second semestre si le module l’intéresse au premier ? " » «On dit qu’ils ne vont pas être évalués par des notes, est-ce que ce n’est pas la disparition du bac comme examen national ?» lance un autre. Remarques et interrogations continuent. «Comme toujours, les familles les plus au fait sauront faire les bons choix, les autres non» , «Comment réformer la seconde sans savoir ce que seront la première et la terminale»

Malaise.Cette occupation nocturne avec cours dans la journée est une des multiples actions qui touchent aujourd’hui des établissements. Souvent, il s’agit de mouvements locaux et spontanés, décidés en dehors des syndicats comme ici, partis d’une lettre ou d’une pétition sur Internet, ou d’une idée germée dans la tête d’un professeur. C’est la preuve du malaise qui parcourt le corps enseignant, exaspéré par les réformes imposées au pas de charge par le ministre de l’Education Xavier Darcos.

C’est aussi l’émergence de nouvelles formes de protestation, avec des appels à la «désobéissance» et à la résistance. «Les grèves ponctuelles sont sans lendemain, en plus, c’est une journée de salaires en moins, explique Alain Refalo, 44 ans, professeur des écoles à Colomiers, près de Toulouse, à l’origine d’un appel à la «désobéissance pédagogique», il faut donc trouver d’autres modes d’actions, complémentaires des grèves et des manifs appelées par les syndicats, et qui les titillent aussi un peu.»

Boycotter. Le 6 novembre, Alain Refalo a remis une lettre à son inspecteur d’académie. Il s’y déclare hostile aux réformes du primaire : la suppression de 3 000 maîtres spécialisés dans l’aide aux enfants en difficultés (les Rased), l’introduction de deux heures d’aide personnalisée, les évaluations des élèves en CE1 et CM2 qui vont être publiées, etc. Il annonce qu’il n’appliquera pas les nouveaux programmes tels quels - «On doit prendre le temps, chaque élève est différent» - et lance à un appel à la «désobéissance» (1). «A la place de l’aide personnalisée, je prends la classe par demi-groupes et je mène un projet théâtre, explique-t-il, cela évite de stigmatiser les élèves et permet de travailler l’expression orale et corporelle.»

Depuis, il a été inspecté trois fois durant une heure. Mais il est plutôt tranquille : le ministre vante «la liberté pédagogique» des enseignants. Du coup, plus d’une centaine de professeurs des écoles - de Montpellier, de Marseille, etc. - l’ont imité et adressé un courrier à leur hiérarchie. Et lundi, le principal syndicat du primaire, le SnuIPP, a repris en sourdine : il a appelé à suspendre l’aide individualisée du 8 au 18 décembre afin de faire un point sur ce dispositif introduit à la va-vite - souvent les enfants ont le soutien à l’heure du midi.

On pourrait citer beaucoup d’autres mouvements. Une centaine de «maîtres des écoles primaires» ont signé un appel à la démission du ministre (Darcos-demission.org), lui reprochant son «mépris» chaque fois que les profs protestent. A Paris, dans le Val-de-Marne ou dans l’Hérault, des parents occupent des écoles. La mobilisation se poursuit aussi contre la «Base élèves», un questionnaire que des directeurs d’école continuent de boycotter. Des lycées commencent aussi à être bloqués sporadiquement à Caen, Amiens, Bordeaux, Brest, etc. A Marseille, les deux syndicats de proviseurs oqnt averti qu’ils feraient «systématiquement appel à la police pour assurer l’ordre sur la voie publique et l’accès aux établissements».

(1) Resistancepedagogique.blog4ever.com

Publié dans Revue de presse

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