L'Humanité le 13 juin

Publié le par Webmaster

Ce soir, les écoles luttent à la belle étoile

éducation . Une grande Nuit des écoles verra parents et enseignants dormir en classe pour protester contre les mesures Sarkozy. Reportage à Nantes, dans l’un des berceaux du mouvement.

Nantes (Loire Atlantique),

envoyée spéciale.

À Nantes, le quai Malakoff est flanqué de la Loire d’un côté et d’immeubles de l’autre. S’égrainent également plusieurs espaces verts, un centre commercial, deux écoles et autant de mots d’ordre, peinturlurés sur les vitres antibruit qui isolent les récrés de la voie rapide. « Non aux mesures Darcos », s’il faut les résumer. Quelques mètres plus loin, planquée dans un chemin, l’école Ange-Guépin vit plus discrètement sa mobilisation. Rien d’écrit sur les murs, seulement une affichette scotchée sur une vitre, qui rappelle le prochain rendez-vous : vendredi 13 juin à 19 heures. La soirée débutera par un pique-nique géant avec les écoles voisines. Puis chacun rentrera dans sa classe, pour y dormir. Car ce soir, c’est la Nuit des écoles. Parents et enseignants camperont au pied des pupitres pour protester contre les réformes en cours.

L’Ouest, un noyau dur persistant

Ventilée dans 32 départements, l’initiative est partie de Nantes. Encore faut-il être précis : « Ce sont les parents et les enseignants du Maine-et-Loire qui ont lancé les occupations nocturnes », souligne Sophie Cosneau, institutrice. La Loire-Atlantique n’a fait que pomper l’idée pour la porter à l’échelon national. Elle n’en reste pas moins, à ce jour, l’agglomération scolaire la plus mobilisée de France. Le 24 mai, lors de la dernière journée d’action nationale propre à l’éducation, la capitale rassemblait 7 000 manifestants, Nantes en comptait près de 15 000. Vendredi, un conseil technique paritaire se voyait empêché par une délégation en colère. Hier, une occupation de l’inspection académique finissait par être délogée brutalement. Et ce soir, les duvets pourraient couvrir le sol d’une cinquantaine d’écoles.

Pourquoi ce noyau dur, et surtout persistant, quand nationalement la mobilisation marque le pas ? À Ange-Guépin, on n’a pas de réponse arrêtée : « Ce qui m’étonne, c’est qu’elle est faible ailleurs… », renverse Julien Léauté, enseignant. Également professeure des écoles, Agnès Le Floch-Jamet s’en réfère à l’histoire récente du département : « En 2001, nous avons lancé un mouvement pour gagner 500 postes. » Trois semaines de batailles victorieuses. « Je crois que cette année-là nous avons créé une relation de confiance avec les parents. » Depuis, assure-t-elle, les luttes sont communes.

Celle-ci, singulièrement. Impulsée par une intersyndicale, elle s’est aussi développée via des collectifs de parents et de profs. « Nous cherchions une cohérence à nos actions, reprend Julien Léauté. Les actions manquaient de visibilité. » Usant d’Internet, des réseaux se sont mis en place. Le site d’une amicale laïque (1), d’abord, a cédé de l’espace aux forums. Un blog spécifique au mouvement a été créé (2), puis un autre, propre à l’école. À l’instar de celle de ce soir, les initiatives ont gagné en médiatisation. Le pont et le périphérique ont été barrés et la raffinerie de Donges bloquée pendant plusieurs heures.

AG chaque samedi matin

À Guépin, les parents ont été consultés sur la suite à donner au mouvement. Une majorité ont voté pour qu’il continue. Chaque mardi, une poignée occupe symboliquement le bureau de l’administration. Et chaque samedi matin, depuis un mois, profs et parents se retrouvent en assemblée générale. « Pour se tenir au courant, explique Anaïs Denaux. Pour faire face à la machine de désinformation mise en route par le ministère. » Celle qui affiche les bonnes intentions et jure que les nouvelles mesures visent la réussite des élèves. L’idée, ici, est unanimement désavouée. « Ces programmes ne sont qu’injonction à apprendre par coeur. Ils privilégient les têtes bien pleines aux têtes bien faites », résume Agnès Le Floch-Jamet, qui n’approuve pas ce retour à « la vieille école ». « À l’époque, énormément d’enfants étaient évacués précocement. Ceux qui n’avaient pas l’environnement familial pour les aider étaient perdus dès la sixième. Sur tous mes camarades de primaire, nous ne sommes que deux à avoir eu le bac. »

Si la dénonciation des mesures Darcos traverse toutes les écoles, l’équipe d’Ange-Guépin, unanimement acquise au mouvement Freinet (3), se sent singulièrement visée. Les parents également. « Leur mécanique va à l’inverse des choix que nous avons faits pour nos enfants », n’admet pas Ange Denaux.

Quant aux dispositifs de soutien scolaire consistant à garder les élèves en difficulté une heure de plus le soir ou pendant les vacances, profs et parents n’en peuvent mais. « Le soutien doit se faire pendant le temps scolaire », insiste Agnès Le Floch-Jamet. Le principe passe d’autant moins bien que le département perdra, l’an prochain, sept postes de maître spécialisé (maître G) travaillant en réseau d’aide. Mais Nantes n’est pas prêt de lâcher l’affaire. Demain, rendez-vous est déjà fixé à 14 heures devant la préfecture. Après une nuit qui promet d’être courte.

(1) Voir almtoile.free.fr.

(2) Voir retrait.mesures. darcos.over-blog.com

(3) Mouvement pédagogique qui privilégie le travail

en coopération des enfants et l’apprentissage par l’expérimentation.

Marie-Noëlle Bertrand

Publié dans Revue de presse

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